Diên Biên Phu, 60 ans après : les fantômes du Vietnam, ma famille et moi

Diên Biên Phu, 60 ans après : les fantômes du Vietnam, ma famille et moi

La Rédaction on 11 mai 2014 at 9 h 45 min


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Le 7 mai 1954, la chute du camp français mettait fin à la guerre d’Indochine. Doan Bui est retournée sur ces lieux qui continuent de hanter la société vietnamienne. A commencer par sa propre famille.

Clic, clac, les appareils photo crépitent. Devant le monument à la victoire de Diên Biên Phu, une de ces sculptures monumentales dans un style tout soviétique qui parsèment la campagne environnante, des groupes de touristes vietnamiens prennent la pose. Pas l’ombre d’un Tây (« Occidental »). Le touriste étranger s’aventure rarement jusqu’à cette petite bourgade perchée dans les montagnes du nord-ouest du Vietnam, à une heure d’avion de Hanoi, mais dix heures de route qui tournicote.

Il y a quinze ans, c’était pire. Il fallait deux jours en Jeep, sans compter les crevaisons de pneus, pour y parvenir. J’avais fait le périple, mon sac Decathlon greffé sur le dos me faisait ressembler à Quasimodo. »Em oi [petite soeur] ! Tu es comme les Tây balo [Occidental-ballot] », s’esclaffaient les Vietnamiens, puisque c’est ainsi qu’ils appellent avec drôlerie les routards. Je ne rentrais pas dans la case. Le balo, d’accord, mais Tây, non, pas vraiment, vu ma tête de Viet kieu (Vietnamien de l’étranger), née en France.

Pèlerinage improbable

Qu’est-ce que je venais bien faire là, à Diên Biên Phu ? Il n’y avait à l’époque pas grand-chose à voir. Pas grand monde non plus. C’était avant que les Vietnamiens ne commencent à apprendre, eux aussi, à goûter aux joies du tourisme. Sur le site, nous étions quatre Tây balo, dont un Alsacien nostalgique de la guerre d’Indochine, qui avait traîné son épouse à l’autre bout de la terre, pour ce pèlerinage improbable à « Diên Biên ».

Nous avions contemplé, perplexes, une colline pelée avec le panneau A1. « C’est Eliane 2, avait soupiré tristement l’Alsacien. A1, c’est le nom qu’utilisent les Vietnamiens ! » A ne pas confondre avec Eliane 4, le mont chauve juste à côté où brinquebalait un panneau C1. Béatrice, Eliane, Isabelle, Huguette… Perverse idée que d’avoir affublé de noms féminins ces collines où s’égrène le décompte des morts. Je ne connaissais rien à cette guerre d’Indochine, qui me laissait une impression de malaise, gluante. Je ne savais si j’étais du côté des vainqueurs ou des vaincus. Exaspérée, j’écoutais donc à peine notre camarade alsacien, incollable, raconter la cuvette, l’encerclement, la bataille sur Béatrice, les tunnels qui explosent, la reddition du général de Castries… Le dernier combat des soldats français contre les « Viets ». Les niakoués, quoi.

Comme un voyage du CE

Aujourd’hui, de ce Diên Biên Phu-là, où le soir les chiens errants se baladant en liberté hurlent sur les promeneurs, je ne reconnais presque plus rien. La ville s’est étendue et a grignoté les rizières. Les sites touristiques ont été aménagés. Alignés sur les trottoirs, les vendeurs tiennent des étals avec des assiettes et des tee-shirts à l’effigie du général Giáp, le grand stratège de la bataille. Les femmes des ethnies thaïes, en costume traditionnel, accroupies, proposent des noix de cajou ou des colifichets.

Les groupes de touristes vietnamiens débarquent en car. Ici, on vient souvent avec son entreprise, comme dans un voyage du CE. L’excursion est pédagogique. Un essaim gracieux de jeunes filles en áo dài rose (la robe traditionnelle), toutes collègues de bureau, succède à un groupe de fonctionnaires. Mais ce sont les vétérans, en uniforme, qu’on ne peut rater. Ils ont épinglé, soigneusement, leurs médailles, leurs étoiles, le nom de leur régiment. Ils sont si nombreux. La France, les Etats-Unis, puis le Cambodge : tant de générations avalées par les guerres.

Clic, clac. Dans le musée, chaque groupe écoute le guide. Et applaudit, toujours au même moment, dans un unisson parfait, quand sont citées les paroles de l’oncle Hô. Dehors, il fait chaud. Après avoir siroté un jus de canne à sucre, sur le trottoir, assis sur ces petits tabourets en plastique au ras du sol qu’on voit partout dans les gargotes, on s’évente, on continue le tour, on se photographie devant les monuments de la victoire. On brûle de l’encens devant la tombe des « héros martyrs » tombés lors de la bataille. Dans les bols, tous ces bâtons d’encens consumés s’entrelacent en des serpentins gracieux et étranges.

Disneyland version guerrière

On remonte dans le car. Direction le QG du général Giáp. Le lieu a été aménagé avec sentiers pédestres, tunnels et huttes de paille reconstituées. Disneyland version guerrière. Là aussi, il est conseillé de terminer la visite en brûlant de l’encens devant l’autel des ancêtres où trône, entourée de fleurs, de faux billets en papier, de gâteaux et de cigarettes Vinataba, la photo du général Giáp, dont la mort, en octobre 2013, a donné lieu à des funérailles nationales. Honneur aux vainqueurs.

Si le QG de Giáp ou le cimetière des martyrs attirent les foules, il n’y a pas grand monde pour faire un stop devant le monument aux morts français. Enfin, français… La stèle a été érigée par un sergent allemand, ancien de la Légion, où les germanophones constituaient le gros des troupes.

Les Français nous ont exploités, nous expliquait-il avec douceur. Mais la culture française, c’était magnifique. Mes professeurs à l’école étaient remarquables. Après l’indépendance, l’un d’eux a été emprisonné quelque temps, je lui rendais visite tous les jours.

Dieter Schulz, l’un des seuls Tây qu’on croisera, est venu poser une plaque en l’honneur de son frère tombé à DBP. Allemand mort pour la France, quel étrange destin. « Il s’était engagé dans la Légion pour gagner de l’argent, il était cuisinier. Il avait 20 ans. » Les épaules massives de l’homme tremblent. Dieter pleure. Dans cette cuvette, encerclée par les collines, il se débat dans la prison de ce deuil jamais fait. Il me donne une photocopie de l’avis de décès, en français, sec et froid, envoyé par le ministère de la Défense, six mois après la défaite. Dieter est allé humer la poussière sur Béatrice. Il sait que quelque part, sous cette terre, repose son frère. Il ne sait pas où.

« Un coin d’enfer »

« C’était un coin d’enfer. » La phrase m’est lancée, en français. Devant le monument de la victoire, j’aborde M. Nguyen Xuan Mai, il brille tellement il a de médailles sur son uniforme militaire. Nguyen Xuan Mai ne reconnaît pas « ses » collines, et se demande parfois, lui aussi, si les âmes de ces morts englouties par les herbes folles ont trouvé la paix. Au Vietnam, où le culte des morts imprègne la vie des vivants – on fête les anniversaires de décès, les gio, plutôt que ceux des naissances -, il est dit que ceux qui n’ont pu être enterrés dans leur terre natale sont condamnés à devenir des fantômes errants.

Mes parents, ces « indigènes »

Ma famille aussi a choisi la France. C’est là que mes parents furent envoyés faire leurs études – la culture française ! -, là qu’ils se rencontrèrent, puis s’établirent finalement, eux qui avaient toujours pensé rentrer au pays natal. Entre-temps était survenue la chute de Saigon – enfin, pardon, la « libération », comme on dit dans le Nord -, que ma famille ne peut jamais évoquer sans de grands soupirs navrés.

Après 1975, la vie de mes parents a basculé. Eux qui furent des indigènes, eux dont les parents n’étaient même pas des « citoyens » mais de simples « sujets » de l’empire ont été, non pas naturalisés, mais « réintégrés » dans la nationalité française. Réintégrés. Le mot m’a toujours semblé vaguement humiliant, teinté de cette bienveillance condescendante qu’on trouve dans les écrits de l’époque – « l’Annamite est discipliné et travailleur pour peu qu’on le cadre avec sévérité ».

Secret de famille

Mon grand-père, qui comme tous les « indigènes » instruits – il avait obtenu sa licence – était fonctionnaire dans l’administration coloniale, avait été envoyé à Fort-Bayard, une petite ville en Chine sous domination française devenue la plaque tournante du trafic d’opium. Il est revenu, en 1945, pour rejoindre le Viêt-minh. Je ne l’ai appris qu’il y a peu. C’était un secret de famille. Dans la diaspora française et surtout américaine, le communisme reste l’incarnation du Grand Mal absolu.

Mon grand-père paternel a quitté le maquis en 1952 pour rejoindre Hanoi. La police française croyait qu’il était un espion du Viêt-minh. Il n’est pas resté dans le Nord bien longtemps. Le 21 juillet 1954, deux mois et demi après la victoire de Diên Biên Phu, les accords de Genève ont consacré la partition du pays. Le pire restait à venir.

L’exode

Les Etats-Unis, qui avaient financé la France dans sa guerre, étaient prêts à prendre le relais, et la guerre d’Indochine deviendrait la guerre du Vietnam. Mais bien avant l’exil des boat people, le premier exode fut celui des « Nordistes 54 », comme on les appelle ici. Pendant les trois cents jours après Genève pendant lesquels furent encore autorisés les déplacements entre Nord et Sud, un million de Nordistes, dont beaucoup de catholiques, craignant des persécutions, ont fui. Personne n’avait imaginé un tel mouvement de population.

Mon grand-père a lui aussi embarqué toute sa famille pour Saigon. « Les Nordistes 54, on les appelait les « di cu », les migrants. Pour les gens du Nord, c’était un terme péjoratif, me raconte Huyên Mermet, journaliste, coauteur d’un livre remarquable sur Diên Biên Phu (1). Pourtant dans chaque famille, on avait des cousins, des oncles, partis dans le Sud… »

Notation


Intérêt
7

Qualité des photos
7


Auteur
Doan Bui

Source
Libération

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