[Entretien] “Œuvres vives” de Linda Lê

Entretien avec Linda Lê, l’écrivain d’origine vietnamienne, qui a vécu au Havre, revient sur son dernier roman « Œuvres vives »..

L’écrivain Antoine Sorel est un auteur unique, insaisissable, incompris et dépourvu de succès. Selon vous, un auteur de best-sellers est suspect ?


« Comme contre-exemples, je ne citerai que quelques noms : Philip Roth, Orhan Pamuk, Haruki Murakami, entre autres écrivains vivants que j’aime, ont de très nombreux lecteurs de par le monde, peut-être par l’effet d’un malentendu. J’aurais préféré qu’ils soient des auteurs pour happy few, parce que j’ai des passions exclusives, mais je suis quand même heureuse de savoir qu’ils touchent, aux quatre coins de la planète, d’innombrables fervents. Antoine Sorel fait partie des « maudits », il n’a pas rencontré le succès, il n’en reste pas moins qu’après sa mort, son œuvre échappe au purgatoire grâce à un journaliste qui, avant d’être un enquêteur, est un lecteur à l’affût d’œuvres électrisantes. »

Vous livrez une description précise du Havre où vous avez vécu quelques années et où enquête ce jeune journaliste… Cette ville, il y prend goût. Cela a été votre cas ?


« J’ai vécu au Havre en arrivant du Vietnam, entre ma quatorzième et ma dix-huitième année. Je ne savais alors de cette ville que ce qu’en dit dans La Nausée Jean-Paul Sartre qui l’avait rebaptisée Bouville. Je n’avais donc qu’une vision du Havre des années trente, mais je savais tout de même, grâce à ce livre, qu’il y avait une bibliothèque fréquentée par Roquentin et l’Autodidacte. Moi-même, j’ai aimé cette ville pour sa bibliothèque et les longues promenades à vélo que j’y faisais. Le Havre reste la ville où s’est déroulée mon adolescence, période formatrice, je m’en souviens comme d’une ville où j’ai trouvé refuge. »

En tentant de décrypter l’asocialité d’Antoine Sorel, votre jeune journaliste cherche à donner un sens à sa vie. Écrire, cela a donné du sens à votre vie ?


« J’ai une tendance par moments à sacraliser la littérature. Antoine Sorel, de ce point de vue, est un peu mon alter ego tout en étant, par d’autres aspects, l’alter ego romanesque des écrivains que j’admire. Je cite dans Œuvres vives, une phrase de Marina Tsvetaeva, poète russe qui a vécu exilée en France pendant quatorze ans et qui est passée par Le Havre avant de rentrer en URSS en 1939 : « Quand j’écris, je pourrais donner ma vie. » D’une certaine façon, j’ai surtout conscience d’avoir une tâche à accomplir, si cela ne paraît pas trop solennel de le dire ainsi. »

À travers ce livre, vous abordez le destin tragique de ces Vietnamiens arrachés à leur pays par la France coloniale. Vous intéresserez-vous à ce pan de notre/votre histoire dans un prochain livre ?


« Comme je l’ai évoqué dans le livre, des enquêtes ont déjà été menées sur ce pan d’une histoire méconnue, par des historiens et par un cinéaste, Lam Lê, qui, dans son film Công Binh, la longue nuit indochinoise (sorti en 2013), a donné la parole aux survivants de cette tragédie. Pour ma part, je fais œuvre de romancière, cette histoire ne tient qu’une petite place dans ce qui est avant tout une fiction, et je crois que je ne reviendrai pas dans un autre livre là-dessus, puisque d’autres ont amplement traité le sujet. »

Vous serez ce soir au Havre. Y conservez-vous des attaches ? Dans quel état d’esprit y revenez-vous ?


« Ces dernières années, je suis allée de temps à autre au Havre. C’est une ville qui a longtemps suscité chez moi des sentiments contradictoires. Maintenant, j’ai des relations pacifiées avec elle, surtout depuis que je me suis coulée dans la peau de mon narrateur, le journaliste arrivé dans ce port avec toutes les prétentions du Parisien et qui se met petit à petit à l’aimer, et surtout depuis que j’ai inventé le personnage d’Antoine Sorel, qui est né et a vécu toute sa vie au Havre. »

“Œuvres vives” est aussi un magnifique portrait de la ville portuaire du Havre, l’autre personnage du roman.

L’histoire : un journaliste parisien en reportage dans la ville du Havre découvre l’œuvre d’Antoine Sorel. Le lendemain, il apprend que l’écrivain vient de se donner la mort en sautant par la fenêtre. Bouleversé, il décide alors d’entamer une enquête sur ce romancier peu connu, qu’il veut révéler au monde en écrivant sa biographie.

Dans la ville du Havre, où le romancier a grandi et qu’il n’a jamais quittée, le journaliste rencontre son frère, son père, ses amis, les femmes qu’il a aimées ou croisées. Chacun livre une parcelle ce que fut la vie de cet homme étrange, petit-fils d’un paysan nord-vietnamien, vivant de rien, écumant les bars, et qui voua sa vie à l’écriture.

Un portrait-puzzle


Qui était vraiment Antoine Sorel ? Comment a-t-il grandi ? Qui a-t-il aimé ? De quoi a-t-il souffert ? A travers les différents témoignages recueillis par le journaliste, se dessine peu à peu l’image d’un homme, constituée des fragments de mémoire des uns et des autres. Et même si -le journaliste en est persuadé- “l’existence d’un écrivain ne se réduit pas à la somme d’anecdotes récoltées à son propos”, la juxtaposition des témoignages s’ordonne petit à petit, et reconstitue un puzzle qui dévoile les différentes facettes d’une personnalité complexe, faite de petits détails et de contradictions.

Quel homme se cache derrière une œuvre ? “L’image d’un navire, avec ses œuvres vives, c’est-à-dire la partie de la coque immergée dans l’eau, par opposition aux œuvres mortes, la partie émergée”, voilà ce que le jeune journaliste tente de révéler, cherchant à tout prix à assurer le salut de l’auteur d’une œuvre qui l’a tant bouleversé.

Géographie humaine


Le roman de Linda Lê est une enquête en terre humaine. La romancière explore méticuleusement, pas à pas, l’histoire d’Antoine Sorel, de son enfance jusqu’à sa mort. Image peu reluisante parfois, d’un être tourmenté, en rupture avec la société, fils d’un père aigri ayant renié son histoire de fils de paysan nord-vietnamien.

Mais avant tout, Antoine Sorel est un romancier écrivant sans relâche, dont “personne ne lui était nécessaire” car il “il était à lui seul tout un monde”. La romancière évoque l’arrachement de l’exil, les déchirements et les difficultés à reprendre racine, qui s’étirent sur plusieurs générations parfois. Elle pointe aussi les ankyloses de la France profonde et du repli sur soi.

Exils


Derrière ce portrait dressé par le jounaliste demeure le mystère d’un homme profondément solitaire, qu’aucun de ceux qui l’ont connu ou croisé ne pourra jamais percer. Antoine Sorel est un exilé immobile. De sa vie il n’a pas bougé du Havre, mais il a fui le milieu dans lequel il est né, jusqu’à l’ultime exil : le suicide.

“La littérature avait été l’arme avec laquelle il s’était défendu pour ne pas être happé par le père, pour n’être ni un fils réglant ses comptes ni une gale crachant sur ses semblables. Et dans cette lutte, le fils avait perdu puisqu’un soir, il s’était tué.” Mais qu’importe, grâce à la ténacité du journaliste, son œuvre passera à la postérité et son image sera sauve.

Le roman de Linda Lê se fond dans la ville qui l’abrite, un port, d’une beauté discrète et mélancolique, ses tourments dissimulés derrière les façades rectilignes en béton d’Auguste Perret, dans les HLM de ses quartiers pauvres, dans l’infinité des nuances de gris que réserve son ciel. L’écriture de Linda Lê, classique et soignée, promène le lecteur au rythme d’une quête sinueuse, sur les pas d’un homme et la naissance d’une œuvre, la littérature comme refuge aux peines de l’exil.

Un thème que la romancière explore aussi dans un essai, “Par ailleurs (exils), qui paraît en même temps que son roman aux éditions Bourgois. On y croise des figures de la littérature du monde entier, exilés géographiquement ou, n’ayant pas bougé de chez eux, étrangers au monde qui les entoure.

Œuvres vives Linda Lê (Christian Bourgois – 336 pages – 17 euros)

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