Hanoï, rêve millénaire

Hanoï, rêve millénaire

La Rédaction on 19 juin 2014 at 7 h 10 min


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8.5

A la suite d’un songe, le fondateur de la dynastie des Ly l’avait baptisée Thang Long, «le dragon qui prend son envol». Joli nom pour la capitale d’un pays dont l’indépendance, après mille ans de domination chinoise, n’avait été proclamée que quelques décennies auparavant. Au xixe siècle, la dynastie des Nguyen, installée à Huê, dans le centre actuel du pays, l’a renommée Hanoï, ce qui signifie «à l’intérieur de la boucle du fleuve», car la ville se niche dans un méandre du fleuve Rouge. Mais les Hanoïens continuent de l’appeler Thang Long. Le songe datant de 1010, Hanoï célèbre cette année, son millénaire.


Comme la date exacte de l’envol du dragon est inconnue, les autorités ont retenu le 1eroctobre, en référence au jour de 1954 où les soldats du Vietminh sont entrés dans la ville, traversant l’ancien pont Paul-Doumer après le départ définitif du corps expéditionnaire français. Les festivités, toutefois, s’étalent tout le long de l’année et à travers un pays qui compte aujourd’hui 86millions d’habitants. Le Vietnam est en paix depuis deux décennies seulement, car les tirs d’artillerie, sur la frontière chinoise, n’ont pris fin qu’en 1989. Vingt ans consacrés à sortir de la pauvreté, à mettre les bouchées doubles pour se construire.

Un vaste chantier

Hanoï est à l’image d’un Vietnam émergent: une ville double, avec, pour cœur, la cité tracée par les Français à la fin du xixesiècle et, alentour, sortant de terre, des autoroutes, des échangeurs, des zones industrielles, des quartiers flambant neufs qui poussent comme les champignons. Auteur de l’émouvant roman Le Chagrin de la guerre (Picquier, 1994), Bao Ninh estime que l’image de la capitale est «brouillée». Un sociologue européen évoque «une ville éclatée», dont «les morceaux ne s’intègrent plus». Un urbaniste estime plutôt qu’Hanoï entame «une transition critique d’une dizaine d’années» pendant laquelle il faudra régler les problèmes «de mobilité, de pollution».

Ce tournant a été sanctionné par un vote de l’Assemblée nationale, en août2008, en faveur d’une extension du territoire de la capitale, qui passe de 900 km2 à 3300 km2, comblant, au passage, les vœux de spéculateurs fonciers. Grâce à cette extension, la population d’Hanoï est ainsi passée d’environ 4millions à 6,3millions d’habitants. La ville englobe désormais, à l’ouest et au sud, l’ancienne province de Ha Tay. Elle intègre le parc national de Ba Vi, dominé par trois monts de plus de 1000mètres d’altitude. Elle mord également sur d’autres provinces limitrophes, avec les monts de Ba Vi et les collines qui les entourent, qui constituent les contreforts de la cordillère indochinoise.

Pour l’essentiel, le vaste chantier épargne la ville dite «historique»: son Vieux quartier commerçant, avec ses «trente-six rues» qui abritaient autrefois autant de corporations; son «Quartier français» aux belles villas bordant de larges avenues ombragées tracées au lendemain de la proclamation, en 1884, du protectorat français sur le Tonkin.

Les deux guerres d’Indochine de la seconde moitié du xxe siècle, contre les Français d’abord, puis contre les Américains, ne sont que les turbulences les plus récentes de l’histoire d’Hanoï. En mille ans, la ville a connu conquêtes et reconquêtes, mises à sac, incendies, pillages, révoltes. La paix fut rarement au rendez-vous. «Au début, les conflits se déroulaient au loin et la capitale était épargnée, raconte Philippe Papin, auteur d’une Histoire de Hanoï (Fayard, 2001). Mais, à partir du milieu du xiiie siècle, Thang Long est frappé de plein fouet» car il abrite désormais «le cœur de l’Etat», ce qui en fait une cible.

Invasions et guerres civiles

La ville est mise à sac par les Mongols de Koubilaï Khan en 1258, puis en 1285 et en 1288. Même le palais impérial est détruit. En 1371, Che Bong Nga, roi du Champa, dont le territoire s’étale alors le long de la côte centrale du Vietnam actuel, de Da Nang au nord à Phan Thiet au sud, occupe Hanoï. Il le pille avant de l’incendier, ce qui n’est pas une grande affaire car la plupart des structures sont en bois ou en torchis. La dynastie des Tran (1225-1400), qui règne à Thang Long, est affaiblie par une crise de succession et des révoltes populaires. Che Bong Nga tente d’en profiter pour reprendre la capitale vietnamienne en 1382, mais n’y parvient pas et finit par retirer ses troupes, épuisées, en 1384, non sans avoir mis entre-temps le pays à feu et à sang. En 1389, Hanoï est le théâtre d’une jacquerie conduite par un bonze.

L’histoire plus récente de la ville reste tourmentée. Après avoir réunifié le Vietnam, Gia Long fonde la dynastie Nguyen à Huê en 1802. Les Nguyen font détruire la citadelle d’Hanoï et la remplacent par une autre, la leur. Cette dernière sera pratiquement détruite, sauf ses portes, par les Français à la fin du xixesiècle, qui finiront par installer à la place leurs propres casernes.


«D’une succession d’invasions et de guerres civiles, il ne reste que des ruines», résume Tran Van Thuy, auteur d’un film primé sur la ville, Hanoï, un autre regard. «Les Vietnamiens, ajoute-t-il, ont tendance à renier ce qu’ont fait les générations précédentes.» Le cinéaste fait allusion à la manière dont toute nouvelle dynastie tentait d’asseoir sa légitimité. D’un côté, elle cherchait à s’inscrire dans la continuité, dans le fil de l’histoire. De l’autre, se méfiant de l’éventuelle résurgence de la dynastie antérieure, elle en éliminait physiquement les descendants et allait jusqu’à profaner les tombeaux royaux.

Lors de la formation des empires européens, la France impose à la cour de Huê, du temps de Napoléon III, la colonie de Cochinchine (1867), puis, à l’époque de la IIIe République, les protectorats d’Annam et du Tonkin (1884). Après deux années de guerre franco-chinoise, la Chine reconnaît les acquis français en Indochine en signant, en 1885, le traité de Tien Tsin. Dans la foulée, Paul Doumer crée le gouvernement général de l’Indochine, dont le siège est à Hanoï, devenu concession française.

Amère revanche

Hanoï avait été dépossédé, dans les faits, de ses fonctions de capitale au début du xviie siècle. Il était supplanté par Huê depuis le début du xixe siècle. Le voici donc redevenu capitale, mais par la volonté d’un occupant européen.


Quand les Français s’installent, la ville tant chahutée par les événements est encore en devenir. Les combats ont fait fuir beaucoup de monde. Hanoï comptait 80 000 habitants, et n’en réunit plus qu’une cinquantaine de milliers. Entre la citadelle et le fleuve Rouge s’étend l’actuel Vieux quartier, fait de rues marchandes, chacune avec sa porte, chacune abritant une corporation. Rattachée au Ho Tay, le lac de l’Ouest, et au fleuve Rouge, la rivière To Lich embrasse la ville. En marge des trente-six rues s’ébauche peu à peu une ville moderne qu’on appellera le Quartier français. Comme le fleuve Rouge est invisible derrière sa digue, la rivière To Lich a été promue génie tutélaire. Au fil des siècles, en s’élargissant, la boucle du grand fleuve a laissé derrière elle lacs et étangs, qui font encore aujourd’hui le charme de l’endroit.

En dehors de la citadelle, à l’exception d’habitations en brique construites par des Hoa, les Chinois du Vietnam, notamment rue Hang Bac (rue des Orfèvres), les bâtiments sont alors construits en torchis, avec des toits en feuilles de latanier et des murs en bambou. «Regardez les clichés du docteur Hocquard: il n’y a guère de ville», constate Tran Van Thuy, en montrant l’ouvrage Une campagne au Tonkin, témoignage de photos et de croquis du médecin Charles-Edouard Hocquard, publié en 1892 (Hachette) et réédité en 1999 (Arléa). Hanoï est une succession de villages avec une minorité de sédentaires. Beaucoup font le va-et-vient entre Hanoï et leur campagne, au gré des petits emplois temporaires qu’ils peuvent trouver en ville. «La plupart des bâtiments du viel Hanoï étaient construits en briques de boue séchée, note l’historien Dao Hung. Ils n’ont pas résisté aux ravages du temps. Même quand les structures en brique ont survécu, les escaliers, les portes, les fenêtres sont plus récents. Les intempéries et les termites ont endommagé les boiseries originelles.»

Le Hanoï du millénaire, tel un charme né dans les brumes matinales du lac Hoan Kiem, s’étend à la ronde, absorbant au passage avenues ombragées, ruelles surpeuplées, monuments, pièces d’eau, parcs. Ce petit lac dit de «l’Epée restituée» – d’après une légende selon laquelle le grand guerrier Le Loi rendit à une tortue sacrée une épée qui lui avait permis de vaincre les envahisseurs chinois au début du xve siècle – est le cœur romantique de la vieille ville, avec ses dizaines de pagodes, ses maisons communales, ses temples cachés, ses bouis-bouis. L’antique cité est une invitation à prendre son temps pour découvrir quelques trésors oubliés à l’abri de la cacophonie ambiante mêlant pétarades des deux-roues, sonos et haut-parleurs omniprésents.

Plus au sud, faisant appel à de grands architectes, les Français ont tracé la ville moderne avec l’intention de s’y installer pour de bon. En témoignent encore aujourd’hui l’Opéra, qui évoque celui de Garnier à Paris, l’ancien palais du gouverneur général, devenu présidence de la République socialiste, ainsi que des dizaines d’autres bâtiments: postes, hôpitaux, musées, banque centrale, administrations, hôtels, bibliothèques… Le long des grandes avenues tracées à l’époque, entourées de jardins, des centaines de belles villas sont bâties pour accueillir les colons et la haute bourgeoisie autochtone.

L’invention d’un style architectural Dans l’entre-deux-guerres, les styles Art déco ou néoclassique évoluent pour s’inspirer des dinh (les maisons communales) et des pagodes, avec leur système de ventilation, leurs points d’ombre et leurs ouvertures (balcons, marquises, auvents, toitures prolongées, à deux ou quatre pentes). Dans la foulée, une nouvelle génération d’architectes, vietnamiens cette fois, mais formés par les Français, complète la rencontre entre l’Est et l’Ouest: balcons en saillie, escaliers couverts, façades incurvées, toits terrasse, fenêtres circulaires, parements d’inspiration asiatique font leur apparition. Cette nouvelle architecture, qualifiée de «style indochinois», donne au centre-ville actuel son caractère unique.

La force des Vietnamiens, ou leur astuce, est d’avoir intégré cet héritage tout en rejetant le pouvoir colonial. La ville s’est vietnamisée avec le temps. Le Vieux quartier des trente-six rues a été envahi par les touristes étrangers qui font leurs emplettes dans des échoppes parfois minuscules. L’ouverture du pays sur le reste du monde et son développement rapide, au tournant des années 1990, ont fait d’Hanoï la grise une cité riche en lumières, haute en couleur, qui entend défendre son statut retrouvé de capitale. Le Grand Hanoï est une mégapole en devenir où se côtoient le présent et le futur, sans bidonvilles pour l’instant, mais grouillante de monde. Un pari sur l’avenir.

A lire :


Histoire de Hanoï, de Philippe Papin, Fayard, 404p., 2001, 25€. L’ouvrage de référence en français sur l’histoire de la ville par un spécialiste, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études à Paris.

Infos pratiques :


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Notation


Intérêt
8

Pertinence
9


Source
Jean Claude Pomonti / Le Monde

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